DaVinci business

 

Léonard de Vinci ne serait pas mécontent de la gloire posthume que l’Occident cultive 500 ans après sa mort. Lui, homme d’intrigues et d’affaires que ne renieraient pas les mafiosi de Marseille ou de la City londonienne, savait comme aucun autre à son époque s’immiscer dans les interstices du pouvoir, auprès des puissants pour obtenir un peu d’air et de soleil.

Le talent de peintre de Léonard de Vinci est incontestable mais peut-on dire que ses tableaux mis en avant par la médiatisation de son œuvre et de sa vie sont des chefs-d’œuvre de l’humanité ? La Joconde ? Saint-Jean-Baptiste ? Saint-Anne aujourd’hui ? Un sourire ? Une lumière ? Vous trouverez mille autres tableaux de peintres de cette époque plus enthousiasmants que ceux-là, plus mystérieux, plus lumineux ! Ghiberti, Taccola, Donatello, Uccello, Masaccio, Piero della Francesca et Fra Filippo Lippi… ne valent-ils pas celui qu’ils ont influencé ? Alors pourquoi De Vinci et pas un autre ? Parce que comme Picasso dont la signature a atterri sur une bagnole, Léonard de Vinci est devenu un produit, une marque, une icône commerciale.

Est devenu… Non, lui n’a rien demandé. Quelqu’un quelque part a décidé de fabriquer ce produit marketing à partir de son nom. Ce quelqu’un a construit une légende autour de sa personne et de son œuvre au point d’incruster dans nos pauvres cervelles d’abrutis que la Joconde est un tableau majeur et que tout ce qui existe aujourd’hui a été inventé par Lui, même la bicyclette ! Si si, regardez ! C’est dans son 8e Codex : le Codex fabulum, écrit trois quart d’heures avant sa mort.

Heureusement, certains comme l’historien Patrick Boucheron corrige un peu le tir marketing en coinçant dans l’engrenage médiatique quelques vraies vérités.

https://www.lepoint.fr/culture/on-considere-que-vinci-a-invente-tout-ce-qui-nous-interesse-19-10-2012-1518658_3.php

Il est bon, en effet, de rappeler qu’aucune des « inventions » de Léonard n’a jamais fonctionné et que les canaux de Romorantin restent à construire. Aucune « machine » n’a jamais vu le jour et toutes sont restées à l’état de dessins. Peut-être, comme Platon, est-il victime (et bénéficiaire) du fait qu’on ait retrouvé ses écrits alors que peu de ceux de ses contemporains ont survécu au passage du temps et des guerres.

L’historien Pascal Brioist, membre du Centre d’études supérieures de la Renaissance, nous invite à retenir quelque peu notre enthousiasme : la déification de l’artiste frise la téléologie, qui est cet art de faire comme si on pouvait deviner le futur à partir du passé, explique-t-il dans la presse.

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/48994/reader/reader.html#!preferred/1/package/48994/pub/71054/page/17

Le Codex Atlanticus de Léonard est resté inconnu jusqu’en 1883, année où l’Allemand Jean-Paul Riechter le révèle au grand public. Il apparaît à une époque où l’on cherche à construire le roman de l’Occident, avec des héros mythiques, des surhommes capables de tous les exploits, des savants géniaux et des artistes absolus. La science devient l’opium des élites qui en font la religion matérialiste et laïc des peuples qu’ils gouvernent. Léonard entre alors dans le temple, aux côtés de Platon, Molière, Descartes et bien d’autres pour illustrer la gloire d’une civilisation triomphante. Quid dans cet objectif du parachute chinois ou de l’« orgue d’artillerie » allemand ? Quelle place pour Albert de Saxe, Nicolas de Cues, Villalpand, Bernardino Baldi, Cardan, Bernard Palissy, Robert Valturin ou Jacques Besson ? La Renaissance est italienne, elle s’appelle Léonard.

Pourtant s’il faut fêter la naissance de l’homme moderne, je préfère honorer Francesco di Giorgio Martini, dont Léonard de Vinci a été l’élève, et dont le carnet d’ingénieur recèle nombre de croquis qui ont font aujourd’hui la gloire de la star. Hélas, combien des trop nombreux badauds qui se presseront au musée du Louvre pour l’exposition anniversaire connaîtront les écrits de cet homme ?

 

 

 

 

 

 

 

L’objet Léonard est un signe des temps, celui des médiatisations planifiées, des apparences et du consentement, celui des émotions programmées et des vérités pragmatiques. Pressez-vous donc braves gens, bousculez-vous, piétinez-vous, battez-vous pour ces places vendues aux enchères ! La culture est là ! C’est Jeff Koons qui vous le dit.

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